Flash Gordon, univers fantastiques

Après avoir déblayé les diverses influences, subies ou recherchées, on parvient à l'esprit de l‘œuvre et l'on constate qu'Alex Raymond les a d'autant mieux fondues ensemble qu'il a créé en Flash Gordon une épopée authentique.


Flash Gordon - monstres
Flash Gordon (1933)
Les combats avec les monstres ne sont pas que réminiscences : ils rejoignent l’inspiration de leurs modèles. Si Mongo se dresse au milieu d'un désert, sur une planète sans cultures, ce fait ne lui est pas particulier; on l‘observe dans les romans de chevalerie où les châteaux, les forêts, les landes forment tout l'univers société sans bourgeois, sans marchands, sans paysans, presque sans villes, dans Chrétien de Troyes, dans le Lancelot en prose, etc.

Flash Gordon - astronef
Flash Gordon (1942)
A-t-on observé que, de la capitale de Barin — Arboria —, on n'a jamais vu que le château, qui semble la former tout entière ? De même pour Coralia, Mongo est la seule ville, La géographie de Mongo est aussi celle d'un roman de chevalerie, on a fait des cartes de la planète : elles sont imaginaires, impossibles. Non seulement il n'y a aucune indication de la position relative des diverses contrées, mais elles ne sont jamais voisines, il y a toujours entre elles un espace indéterminé. Le héros les découvre au hasard d’une série de naufrages aériens, survenant à l'issue d'un voyage dont on ignore la longueur : chutes dans l’océan, dans les forêts, en Frigie, sur Tropica. Ce type de récit est connu et très ancien. Les Irlandais antiques, qui en ont fourni les modèles, l'appelaient "Immrama", qui peut se traduire par : navigation ou voyage. Et c‘est bien ce qu’est Fash Gordon. Tous les pays de Mongo pourraient être,et sont en fait, des îles fabuleuses. Flash découvre la cité sous la mer, le pays des nains, des hommes-volants, le royaume des cavernes, tout comme le héros Maeldun, dans une épopée irlandaise, arrive par hasard dans l’île des fourmis géantes, l'île des grands oiseaux, l'île de la bête merveilleuse ou l'île sous-marine.
Mongo
Mongo (1937)
L'espace de Flash Gordon est bien un espace épique. Des monts lointains de l'horizon (les monts Karakas, peuplés de vampires), les pays aventureux, hantés de monstres, parcourus par les héros, viennent jusqu'au pied même des hautes citadelles où se poursuit sans fin, impériale ou royale, une vie de cour que rien n'entretient.

En dernière analyse, le caractère baroque de Flash Gordon dans ses premières années, l'esthétisme qui lui succéda vers 1937-1938, joints à tous les aspects que nous avons analysés, établissent sa parenté la plus étroite avec les romans de chevalerie de la fin du Moyen Age et du XVI siècle. Ce sont les mêmes aventures, sans cesse recommencées, le même mouvement perpétuel, les mêmes départs à l'aventure, les mêmes reines impérieuses, le même usage de la magie, des prisons, des amants contrariés, menacés.

Dale Arden
Dale Arden (1940)
C’est le même schéma qui préside aux aventures de Flash dans les cavernes et surtout à l’épisode de Frigie: le succès de Flash, la délivrance des captifs dans les grottes des Géants, la jalousie de Dale envers Fria, et sa rupture avec Flash. La définition du Baroque par les historiens confirme cette inspiration de Raymond en s’appliquant mot pour mot aux premières années de Flash Gordon culte du héros, goût de l’Orient, de la magie, rôle du hasard, absence de toute règle dans l’intrigue, passion des volutes et autres spirales, des courbes, du déséquilibre (les grands manteaux ondulant au vent, les bonds, les compositions en diagonales, où personne ne touche terre...), de l’emphase (les grands gestes de commandement, de supplication...).
Zarkov - Flash
Zarkov (1938)


Au terme de cette longue analyse, il n’est plus besoin d’attirer l’attention sur la richesse thématique de Flash Gordon, roman de chevalerie beaucoup plus que science fiction, et beaucoup plus roman de chevalerie que le réaliste et rationnel Prince Valliant de Harold Foster. Nous voudrions conclure sur deux points plus généraux : l’analyse d’une bande dessinée de longue vie n’est pas l’affaire d’un coup d’œil superficiel ou d’opinions préconçues. D’autre part, la bande dessinée — comme le cinéma — peut être le moyen d’expression de certains genres, de certains courants, considérés à tort comme disparus, alors qu’ils ont seulement changé de forme. L’épopée, en particulier, n’est pas un genre écrit confiné à des temps révolus: elle est très vivante depuis 70 ans mais elle s’exprime dans le cinéma, la bande dessinée, le space opera.

texte de Pierre Couperie et Edouard François