Flash Gordon et la science fiction

Commencé avec le plus parfait mépris de la vraisemblance scientifique, continué selon des lois que Raymond établissait librement, à mesure qu’il déroulait son scénario, Flash Gordon semble le produit pur de la fantaisie, la bande dessinée qui a le moins de rapport avec une réalité quelconque.


Or, bien au contraire, c’est la série la plus complexe qu’il y ait : non seulement elle a subi les influences contemporaines qui s’exercent sur toutes les bandes dessinées, mais elle en a recueilli d’autres, beaucoup plus anciennes — certaines inattendues. On peut creuser Flash Gordon méthodiquement, de plus en plus profond : le gisement est riche.

Phil Nowlan - Buck Rogers
Buck Rogers (1931)
Et d’abord, en surface, comment se place Flash Gordon non par rapport à la bande dessinée de science-fantasy en 1934 et, derrière elle, par rapport à la science-fiction, à Buck Rogers de Dick Calkins et Phil Nowlan existait depuis cinq ans ; d’abord voyage dans le temps, il avait vite tourné à l’aventure interplanétaire. Flash Gordon avait aussi été précédé par la bande dessinée quotidienne de Brick Bradford (1933), dont la planche en couleurs dominicale parut, en revanche, après les débuts de Flash, soit en 1934. Brick va longtemps confiner ses exploits à la Terre. Quitte à explorer les cités sous globe au fond de l’Atlantique, le monde intérieur situé sous la croûte terrestre et même dans l'infiniment petit.

Don Dixon - plagiat
Flash Gordon plagié
En 1935 seulement, le succès de Flash Gordon suscitait un émule — au départ, c’est même un plagiat — "Don Dixon and the Hidden Empire" de Bob Moore et Carl Pfeufer. Disparue en juillet 1941, cette série parut en France sous le titre "Donald Dixon et l’Empire caché" dans L’Aventureux. Flash Gordon n’est pas une aventure interplanétaire : le héros est transporté sur une autre planète, proche de la Terre, et il y reste — ou y revient après une courte et tardive absence. En 1934, il s’en faut que ce type de récit soit à l’avant-garde de la science-fiction.

Les randonnées de planète à planète y sont déjà monnaie courante ; les croisières intersidérales se multipliaient depuis 1928. Cette année-là, E. E. Smith avait commencé la saga de l’astronef Skylark (Skylark of Space), E. Hamilton faisait paraître "Crashing Suns", aventures interstellaires l’un et l’autre. A partir de 1930, John W. Camphell rejoint les patrouilleurs transgalactiques. Presque exactement contemporaine de Flash Gordon est la Légion de l’Espace de Jack Williamson (1934). Ainsi, pendant que la fusée de Zarkov sautait péniblement de la Terre à Mongo, les astronefs croisaient en foule entre les nébuleuses. En même temps, la science-fiction s’étendait et se raffinait, des auteurs déjà classiques, comme Edgar Rice Burroughs, modifiaient le caractère de leurs romans y introduisaient une panoplie "scientifique" dont ils s’étaient dispensés jusque-là.
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Pulp magazine


Débutant, Raymond se rattache à la science fantasy débridée, féerique, des années dix et vingt, bien plus qu’à l’évolution contemporaine. La première influence qu’on décèle chez lui est celle de Burroughs. A cette époque, son cycle martien en est au septième roman depuis 1912; la série de Caspak, et "Le Pays que le Temps oublia", est terminée depuis 1918. Le cycle de Vénus en est au second volume, c’est lui, plus que les aventures de John Carter sur Mars, qui influence directement Flash Gordon.

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Analog Science Fiction
Carter réussit très vite sur Mars, épouse une fille de roi, devient grand connétable. De plus, Mars, désertique, ne ressemble en rien à Mongo. En revanche, échoué sur Vénus, Carson Napier en voit de dures pendant ,très longtemps, comme Flash sur Mongo. Emprunt caractérisé, les arbres titanesques d’Arhoria, capables de soutenir une ville, viennent de Burroughs (a Pirate of Venus 1932 ). Van Vogt, lui aussi, les utilisera dans "The World of Null-A".

De Burroughs également (Caspak, Pellucidar) vient la conception même de Mongo comme monde où s’affrontent des races réellement différentes, humaines ou humanoïdes, où survivent simultanément les diverses étapes de l’évolution : tout en bas, les hommes-singes d’Arboria qui traînent encore derrière eux un appendice caudal bien développé, les hommes- dragons aux pattes postérieures de lézard (ou d’oiseau), les hommes bleus d’Arboria, les nains de toute sorte,
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Analog Astounding
les géants de Frigie, les hommes-lézards et enfin les civilisés : hommes-vautours du roi Vultan, Frigiens, peuple sous-marin de la reine Ondine, hommes-lions et finalement la race maîtresse de Mongo. Mongo est un "monde perdu" au-delà de Burroughs, il y a Sir Arthur Conan Doyle (The Lost World 1912), et au-delà, Charles Darwin, déformé à des fins romanesques.

Le thème est alors très à la mode; beaucoup de space-operas peindront des planètes où coexistent dinosaures, hommes-singes, mammifères géants. Raymond devait en être un lecteur avide en 1933, Hamilton écrivait "Kaldar, monde d’Antarès" et l’évoquait ainsi : " Kaldar, avec ses grandes races non humaines, sa guerre sans fin, ses monstres étranges, avec tout son mystère, son horreur, sa beauté extra-terrestre". Kaldar ressemble beaucoup à Mongo. Autant que Burroughs, Raymond a lu Abraham Merritt.

Amazing Stories - space - opera
Analog Amazing Stories
On le sent dans beaucoup d’épisodes fantastiques, mais on trouve aussi, parfois, l’emprunt direct, signé. C’est ainsi que les hommes-lézards, dans la conquête des cavernes, sortent tout droit de "The Face in the Abyss" (1923). Un peu plus humanisés, Raymond a renoncé au museau, mais il a conservé les mains à longues griffes, le corps de lézard, les grands crocs, la crête d’écailles rouges (qui dénonce l’emprunt : leur tête était couverte d’écailles écarlates dressées en crête). L’immense arène des Tournois de la Mort vient peut-être du même roman, mais ce décor est aussi très fréquent chez Burroughs. Dans les premières années de Flash Gordon, les cités de Mongo sont un hérissement bariolé de tours fantastiques, de minarets multicolores: elles aussi viennent de l’imagination de Merritt (une ville de tours et de tourelles construite par les Djinns, avec des blocs et des écailles d’or rouge brillant, d’argent lumineux, couverte de tuiles de turquoise et de saphir, d’émeraudes, de rubis et de diamants étincelants (The Face in the Abyss).

Conan - Barbarian - Heroic - Fantasy
Pulp Weird Tales
Au-delà de Merritt, il faudrait mesurer l’influence de l’illustration des anciens magazines de SF, des Weird Tales, Amazing Stories, Astounding, etc. On ne peut le faire qu’aux États-Unis. Ces emprunts à Merritt font penser que le roman a Flash Gordon in "Caverns of Mongo" signé par Raymond, a bien été écrit par lui, au moins en partie, car on y trouve deux emprunts à un autre roman de Merritt, The Moon Pool (Le gouffre de la Lune): le projecteur anti-gravitationnel (chap. 33) et la moisissure dévorante (chap. 23). Flash Cordon est contemporain d'un autre courant avec lequel Il a des parentées profondes : Dans les années trente, une partie de la science fantasy se donna un déguisement scientifique plus poussé, un autre courant y renonça totalement, préférant se créer des mondes imaginaires plus proches du Moyen Age fabuleux que de l’avenir. On passe du space opera au roman de chevalerie ou à la saga, à partir du chef-d’œuvre d’E. R. Eddison, "The Worm Ouroboros" (1926) et en continuant par la légende de Conan le Barbare, de Robert E. Howard, contemporaine des débuts de Flash Gordon.

texte de Pierre Couperie et Edouard François